Qing-jing ou le « sentiment paysage »

Qing-jing ou le « sentiment paysage »

 

Les penseurs de l’ancienne Chine « distinguaient trois types de souffles émanant tous du souffle primordial et agissant de façon concomitante : le souffle yin, le souffle yang et le souffle du Vide médian ».[1]

 

D’après le Tao, l’esprit humain et l’esprit du monde sont reliés. Leur source profonde est la même, leur « souffle » puise aux mêmes racines : le désir, l’élan, l’intentionnalité[2].

 

Ainsi, la création artistique est-elle d’abord ouverture : un dialogue mouvant, un échange réciproque, un entretien renouvelé, entre la personne et son environnement, entre l’être et la nature. Dans cette circularité dynamique et évolutive, où l’impression (en soi) devient expression (de soi), pour se figurer de nouveau en impression (chez l’autre, qui accueille, écoute, regarde), tout est mouvement, tout est transformation[3].

 

Ces mutations, souvent discrètes, infimes et nuancées, parfois plus évidentes ou vigoureuses, sont issues d’insaisissables étonnements. Vide médian, ou milieu juste, pour les uns, inconscient pour d’autres, entre - ou entre deux - en tout cas, la création émerge de cet espace intérieur-extérieur[4], subtil, de l’advenir (à venir), de l’émergence et du surgissement[5].

 

Passage de la potentialité à la manifestation, de la non forme à la forme, ou au moins à sa possibilité signifiante, l’acte créateur se pose – parfois s’expose -, se rend visible dans une prise de position face au monde. Il affirme un « j’existe », plus même qu’une identité, changeante par nature, qui engendre une place spécifique, celle d’un nouveau réel entre nature et culture[6].

 

Du côté de la musique, le foisonnement expressif de l’âge baroque illustre l’art du « sentiment paysage » ou du « paysage sentiment ». De Palestrina à Vivaldi, en passant par Monteverdi, Caldara ou Scarlatti, il n’est pas d’invention qui ne repose à la fois sur un mouvement intérieur sensible (sensation, émotion, sentiment) et sur la perception d’un environnement extérieur en miroir résonnant (de l’âme et du cœur), c’est-à-dire en écho sensible avec l’expérience singulière de l’artiste.

 

En peinture, de même, Tiziano, Rembrant, Vermeer, Watteau, Turner, Van Gogh, Cézanne jusqu’à Zao Wou-Ki, Alain Boulet et Gilles Pho, aujourd’hui, s’inscrivent dans cette dynamique fertile…

 

Pourtant, désormais, nombre de discours officiels et savants, bien souvent péremptoires, prônent un « art » conceptuel et desséché, voire l’exhibition[7] nihiliste[8] de la pornographie banalisée, du sexe bestial et crânement déviant, ou du sordide déshumanisant.

 

Dualité imposée qui nie l’entre, l’espace relationnel, l’inconscient, le processus et le vide. Impasse qui perdure, faussement justifiée par une mauvaise compréhension de la psychanalyse, où sont confondus, sans scrupule, interprétation du rêve et satisfactions de besoins, expression intime et étalages obscènes, levée des refoulements et défoulements pulsionnels, fantaisie créatrice et fantasmes mortifères, jubilation inventive et jouissances répétitives…

 

Justement, création d’inouï, l’art libère les souffles subtils, féminins et masculins (yin et yang), qui se joignent, se disjoignent et se rejoignent au vide médian, pour inventer à chaque instant, cette relation de l’humain à la nature qu’est le frémissement infini des « sentiments paysages » !

 

Saverio Tomasella

(avril 2007)

 



[1] François Cheng, Le livre du vide médian, Albin Michel, 2004. La réalité subtile du « vide » nous intéresse plus particulièrement ici…

[2] Il est déjà possible de reconnaître ici les grandes convergences de fond entre taoïsme, psychanalyse et phénoménologie. Pour ces deux dernières, rappelons que Freud et Husserl sont à la fois compatriotes (Moraves, tous deux) et contemporains, mais bien des vues de l’un et de l’autre se rejoignent. En suite, Nicolas Abraham et Maria Torok ont confronté ces deux pensées ; de même que Gisela Pankow, plus particulièrement dans ses recherches sur la psychose. Par ailleurs, ces convergences profondes sont larges et vastes : Marie-Claude Defores articule psychanalyse et hindouisme (Védanta) ; Didier Dumas explore la Bible hébraïque ; les travaux sur l’image de Serge Tisseron puisent jusqu’au christianisme byzantin, etc.

[3] Voir Yi jing, le livre des changements, Albin, Michel, 2002.

[4] Donald W. Winnicott l’a nommé « espace potentiel » ou « espace transitionnel », voir par exemple Jeu et réalité, Gallimard.

[5] Qualités et mouvements que Lacan attribuait au Réel, parfois entrevu lors du processus de création artistique…

[6] « De présence en présence, le Tao offre à ceux qui savent l’accueillir la dimension ouverte de la transfiguration », François Cheng, op. cit.

[7] Exhibition qui en appelle à la « voyure » complice du voyeurisme et non au regard complexe de l’accueil sensible.

[8] Nihilisme qui plonge l’autre, délibérément - c’est son vœu -, dans l’insensé, donc le pousse vers le découragement, la lassitude ou même la mélancolie.